Les astres ont longtemps quitté les cartes du ciel pour entrer dans les ateliers. Étoiles, constellations, signes du zodiaque, Soleil, Lune, porte-bonheur : la mode a régulièrement transformé ce vocabulaire céleste en broderies, bijoux, silhouettes et signatures de maison. Mais tout ne relève pas de l’astrologie au même degré. Chez Elsa Schiaparelli, le zodiaque devient un véritable matériau de création. Chez Gabrielle Chanel, le Lion rejoint un ensemble de signes intimes et de talismans. Chez Christian Dior, la superstition, les arts divinatoires et les porte-bonheur occupent une place documentée, sans que cela fasse de toute son œuvre une « mode astrologique ».
C’est justement cette frontière qui rend le sujet intéressant. La haute couture ne se contente pas de « croire aux étoiles » : elle les transforme en langage visuel. Le vêtement peut alors devenir à la fois parure, récit personnel, objet de mémoire et signe d’appartenance.
Quand le ciel entre dans la garde-robe
Le Soleil, la Lune et les constellations appartiennent à l’histoire des arts et de l’iconographie astrologique bien avant l’apparition de la haute couture. Ils sont présents dans l’architecture, la peinture, les arts décoratifs, la joaillerie et les textiles. Le zodiaque possède en plus une particularité précieuse pour les créateurs : ses douze signes astrologiques forment un système d’images immédiatement reconnaissable. Un lion, un scorpion, deux poissons, une balance ou un bélier peuvent être compris comme animaux, emblèmes décoratifs ou signes astrologiques selon le contexte.
Dans la mode, le ciel peut donc être utilisé de plusieurs façons. Il peut être purement décoratif, comme un semis d’étoiles. Il peut évoquer l’astronomie et la fascination pour l’espace. Il peut reprendre directement les glyphes du zodiaque. Il peut encore devenir un talisman personnel, chargé d’une histoire intime pour le couturier ou la personne qui le porte.
La couleur participe elle aussi à ce langage visuel. Rouge martien, or solaire, argent lunaire ou bleus plus électriques : ces correspondances changent selon les traditions et ne constituent pas des règles universelles. Nous les détaillons dans notre article consacré aux couleurs des signes astrologiques et à leur symbolique.
| Registre | Dans la mode | Exemple |
|---|---|---|
| Iconographie céleste | étoiles, Soleil, Lune, constellations | broderies, bijoux, imprimés |
| Astrologie | signes et glyphes zodiacaux, symboles planétaires | collection Zodiaque de Schiaparelli |
| Talisman | objet associé à la chance ou à la protection | trèfle chez Dior, lion chez Chanel |
| Imaginaire spatial | futur, astronautique, conquête spatiale | Courrèges, Cardin, Rabanne dans les années 1960 |
Elsa Schiaparelli : quand le zodiaque devient haute couture
S’il fallait retenir une créatrice pour raconter la rencontre entre astrologie et haute couture, Elsa Schiaparelli serait difficile à contourner. Son rapport au ciel n’est pas une reconstruction tardive : il est documenté dans ses créations, dans les collections muséales et dans les archives de la Maison.
Le Metropolitan Museum of Art rappelle que Schiaparelli développe très tôt un intérêt pour les cieux, nourri notamment par son oncle, l’astronome Giovanni Schiaparelli. Entre 1935 et 1940, elle utilise à plusieurs reprises une iconographie céleste.
Une veste du soir de l’été 1937, réalisée avec la maison Lesage, est particulièrement éloquente. Sur un fond bleu nuit apparaissent planètes, croissants de Lune, comètes, étoiles filantes et poussières d’étoiles. Au centre, les douze glyphes du zodiaque sont brodés en or. Sur l’épaule gauche figure la Grande Ourse, qu’Elsa Schiaparelli avait adoptée comme emblème personnel dans son enfance.
La présence de ces motifs ne relève donc pas seulement d’un goût vague pour « le cosmos ». Le vocabulaire astrologique est identifiable, volontaire et intégré à une vision artistique plus large.
La collection Zodiaque de 1938
En 1938, Schiaparelli pousse plus loin cette fascination avec sa collection Zodiaque. La Maison Schiaparelli elle-même la présente dans ses archives comme l’une des étapes importantes de son histoire. Le thème ne se limite pas aux douze signes : il rencontre le Soleil, la mythologie et l’imaginaire de Louis XIV.
Le Met conserve plusieurs pièces de l’hiver 1938-1939 issues de cette collection. Une blouse du soir, par exemple, reprend un rayonnement solaire en sequins ; le musée explique que la collection faisait aussi référence à Apollon et au Roi-Soleil. Une robe de la même saison témoigne de la diversité du vocabulaire formel de la collection, où le céleste dialogue également avec la géométrie.
Une illustration de Christian Bérard conservée et documentée par la Maison Schiaparelli montre par ailleurs la fameuse cape « Soleil » ou « Phoebus » de 1938, dont le dos porte une grande figure solaire brodée. La référence céleste se mêle alors à l’histoire de la place Vendôme et à l’iconographie d’Apollon.
Astronomie, astrologie, mythologie : Schiaparelli mélange les langages
C’est sans doute ce qui rend son travail encore moderne : elle ne cherche pas à respecter les frontières académiques. L’astronomie de son environnement familial, les glyphes du zodiaque, la mythologie classique, le surréalisme et ses propres souvenirs deviennent des matériaux créatifs.
Pour autant, il serait excessif de réduire Schiaparelli à une couturière « astrologue ». Son œuvre puise aussi dans l’art moderne, le rêve, l’humour, le trompe-l’œil, l’érotisme, la musique et les collaborations avec Salvador Dalí, Jean Cocteau ou Leonor Fini. Le ciel est une composante importante de son imaginaire, pas sa seule clé d’interprétation.
Gabrielle Chanel : le Lion, les étoiles et les signes personnels
Chez Gabrielle Chanel, la relation au symbolique prend une forme différente. Il ne s’agit pas d’une collection entière consacrée aux douze signes comme chez Schiaparelli, mais d’un univers personnel fait de chiffres, d’animaux, d’étoiles et de porte-bonheur.
La Maison Chanel décrit explicitement Gabrielle Chanel comme attentive aux signes et aux symboles. Elle rappelle que le lion, associé à son signe astrologique du Lion — elle est née le 19 août — était présent parmi les objets qui l’entouraient et occupait une place importante dans son appartement du 31 rue Cambon.
Le Metropolitan Museum of Art, lors de son exposition consacrée à Chanel en 2005, relevait également que les têtes de lion faisaient partie du vocabulaire iconographique de la Maison et rappelait que le lion était son symbole astrologique.
Du symbole intime au code de maison
Le plus intéressant est peut-être ce qui se passe ensuite. Un symbole personnel peut survivre à la créatrice et devenir un élément durable de l’identité visuelle d’une marque. En 2013, Chanel consacre ainsi sa première collection de haute joaillerie entièrement dédiée au lion, Sous le signe du Lion.
Le phénomène dépasse d’ailleurs l’astrologie, dont l’histoire est elle-même faite de transmissions, de réinterprétations et de changements de langage. Chanel associe aussi le chiffre 5 à la chance, l’épi de blé à la prospérité et l’étoile à un imaginaire personnel remontant notamment à Aubazine. La comète devient quant à elle l’une des grandes figures de la collection Bijoux de Diamants de 1932. Dans la joaillerie contemporaine de la Maison, lion, comète, épi de blé et chiffre 5 continuent de cohabiter.
On voit ici comment la mode travaille les symboles : leur origine peut être intime, religieuse, astrologique, décorative ou superstitieuse, puis se transformer progressivement en langage de marque.
Christian Dior : superstition, voyance et porte-bonheur
Chez Christian Dior, les archives et contenus patrimoniaux de la Maison documentent une relation particulièrement forte à la superstition et aux arts divinatoires.
Dans un épisode de Dior Talks enregistré au Victoria and Albert Museum, la conservatrice Oriole Cullen et la biographe Justine Picardie rappellent qu’enfant, Christian Dior aurait reçu d’une diseuse de bonne aventure l’annonce que les femmes joueraient un rôle important dans son destin. Plus tard, il consulta régulièrement une voyante connue sous le nom de Madame Delahaye, notamment à des moments importants de sa vie professionnelle.
Ce rapport à la chance se retrouve aussi dans ses objets fétiches. Dior documente encore aujourd’hui son attachement au trèfle à quatre feuilles : la Maison rappelle qu’il en gardait un dans la poche de son costume. Le muguet, autre porte-bonheur, était parfois glissé dans ses poches ou cousu dans les ourlets de robes de haute couture.
L’étoile qui montre le chemin
L’étoile est un autre motif central du récit Dior. La Maison Dior raconte que Christian Dior, alors hésitant sur son avenir, croisa sur son chemin une petite étoile en métal et l’interpréta comme un signe favorable ; ce récit patrimonial est encore associé à son installation avenue Montaigne. L’anecdote appartient aujourd’hui pleinement au patrimoine narratif de Dior et continue d’être réinterprétée dans ses créations.
Il faut toutefois distinguer soigneusement astrologie, voyance et superstition. Les consultations de Madame Delahaye relèvent des arts divinatoires ; le trèfle, le muguet ou l’étoile sont des porte-bonheur. Cela ne suffit pas à présenter Christian Dior comme astrologue. En revanche, cela montre combien l’idée de signe, de hasard heureux et de protection pouvait accompagner son processus créatif.
Un héritage encore visible
La Maison continue d’explorer cet héritage. La collection joaillière Rose Céleste associe Soleil, Lune et étoile en hommage à la fascination de Christian Dior pour les arts divinatoires. Dans d’autres créations contemporaines, la rose des vents, le trèfle ou l’étoile fétiche sont régulièrement réinterprétés. Le symbole intime est devenu patrimoine créatif.
Les années 1960 : quand le ciel devient espace
L’histoire de la mode céleste connaît ensuite un tournant décisif dans les années 1960. Cette fois, il ne faut justement pas confondre astrologie et fascination spatiale.
La conquête de l’espace, les nouveaux matériaux et l’optimisme technologique transforment profondément l’imaginaire de la mode. Le Victoria and Albert Museum décrit notamment les silhouettes d’André Courrèges, avec leurs mini-robes géométriques, leurs bottes blanches et leur esthétique argentée, comme emblématiques de la « Space Age ».
Pierre Cardin explore lui aussi cet imaginaire avec des formes futuristes et des matières nouvelles ; le V&A conserve notamment un ensemble de jour intitulé Cosmos, daté de 1967. Paco Rabanne, avec ses matériaux métalliques et ses constructions radicales, participe au même bouleversement.
Ici, le ciel n’est plus principalement celui du zodiaque : il est celui des satellites, des astronautes et d’un futur que l’on imagine proche. Ce détour est essentiel pour comprendre à quel point un même motif — étoile, planète, cosmos — peut changer complètement de signification selon l’époque.
Pourquoi le zodiaque fonctionne-t-il si bien dans la mode ?
Le zodiaque possède une qualité rare : il est à la fois collectif et immédiatement personnel. Il existe douze signes connus de tous, mais chacun peut se reconnaître dans l’un d’eux. Pour un créateur, c’est un langage presque idéal.
- Il est visuel : animaux, objets et glyphes sont faciles à transformer en motifs.
- Il est narratif : chaque signe porte un ensemble d’histoires, de mythes et de caractères symboliques.
- Il est personnel : porter son signe crée une impression d’objet « à soi ».
- Il fonctionne en série : douze signes permettent douze bijoux, douze foulards, douze broderies ou douze variations d’un même objet.
- Il traverse les cultures populaires : même une personne peu intéressée par l’astrologie connaît généralement son signe solaire.
Cette structure explique en partie pourquoi les signes astrologiques sont si présents dans les bijoux et accessoires contemporains. La logique est proche de celle d’un monogramme ou d’une initiale : le symbole permet de personnaliser l’objet sans avoir à inscrire son nom.
Porter son signe, est-ce croire à l’astrologie ?
Pas nécessairement. C’est probablement l’un des points les plus intéressants de cette histoire. Un pendentif Lion peut être porté parce que l’on adhère à l’astrologie, parce qu’il rappelle une date de naissance, parce que l’animal plaît, parce qu’il a été offert, ou simplement parce que le dessin est beau.
Les objets symboliques ont rarement une seule vie. Une étoile peut être religieuse, astronomique, décorative ou porte-bonheur. Une Lune peut évoquer la nuit, la féminité dans certaines traditions, les cycles, l’astronomie ou l’astrologie. Le vêtement laisse justement cohabiter ces significations.
C’est aussi pourquoi il serait réducteur de chercher à savoir si une robe « prouve » que son créateur croyait à l’astrologie. L’histoire de la mode pose une autre question : qu’a-t-il choisi de faire de ce symbole ?
De l’objet intime à l’identité publique
Chez Chanel comme chez Dior, le parcours des symboles est presque paradoxal. Ils semblent d’abord relever de l’intime : un animal associé à un signe, un chiffre fétiche, un trèfle gardé dans une poche, une étoile interprétée comme un signe favorable. Puis la maison de couture les reprend, les archive, les raconte et les transforme en créations.
Ce qui était privé devient alors visible par tous. Un porte-bonheur personnel peut finir en broche, en bracelet ou en motif de sac. L’histoire individuelle se transforme en patrimoine de marque.
Ce passage explique peut-être une partie de la force des grandes maisons : elles ne vendent pas seulement des formes, elles transmettent aussi des récits. Les symboles donnent une continuité entre une personnalité fondatrice, des objets historiques et des collections réalisées plusieurs décennies plus tard.
Astrologie, luxe et personnalisation : un langage toujours vivant
Le zodiaque reste très présent dans la joaillerie, les accessoires et les collaborations contemporaines. Schiaparelli commercialise encore des objets inspirés de la passion d’Elsa pour les signes du zodiaque. Chez Chanel, le lion demeure un motif majeur. Chez Dior, Soleil, Lune, étoiles et symboles de chance continuent d’être réinterprétés.
Cette permanence ne signifie pas que la mode contemporaine serait devenue plus astrologique qu’autrefois. Elle montre plutôt que le zodiaque appartient désormais à un vaste répertoire de signes personnels dans lequel les créateurs peuvent puiser : lettres, nombres, animaux, constellations, pierres, médailles, symboles religieux ou mythologiques.
Le regard astroSpirit : ce que nous choisissons de porter
Un vêtement ne dit jamais exactement qui nous sommes. Il dit plutôt quelque chose de ce que nous choisissons de montrer, de rappeler ou de garder près de nous.
C’est peut-être là que l’astrologie rencontre le plus naturellement la mode. Toutes deux disposent d’un vocabulaire de signes. Toutes deux permettent de jouer avec l’identité. Et toutes deux peuvent être prises au sérieux sans devoir être prises au pied de la lettre.
Porter un Lion, une constellation ou une médaille zodiacale n’enferme personne dans une personnalité prédéfinie. Cela peut simplement être une manière de raconter une histoire : une date de naissance, une personne aimée, un souvenir, une fascination pour le ciel ou le plaisir d’un symbole ancien devenu objet contemporain.
Chez Schiaparelli, Chanel ou Dior, ce sont précisément ces déplacements qui fascinent : un signe quitte le ciel, traverse une histoire personnelle, passe par la main d’un artisan et finit sur un vêtement ou un bijou. Il change de matière, mais pas nécessairement de pouvoir évocateur.
Quelques pièces et sources à voir
- Elsa Schiaparelli, veste du soir, été 1937 — Metropolitan Museum of Art : douze glyphes du zodiaque, constellations, planètes et Grande Ourse.
- Schiaparelli, veste de la collection Zodiaque, hiver 1938-1939 — Met.
- Schiaparelli, robe du soir, hiver 1938-1939 — Met.
- Archives de la Maison Schiaparelli : collection Zodiaque de 1938.
- Gabrielle Chanel — archives de la Maison Chanel : Lion, chiffre 5, étoile, épi de blé et symboles personnels.
- Exposition Chanel — Metropolitan Museum of Art : iconographie du lion et des étoiles.
- Dior Talks — Stability and superstition : Christian Dior, Madame Delahaye et la superstition.
- Dior — Lady Dior Clover : le trèfle comme porte-bonheur de Christian Dior.
- Victoria and Albert Museum — mode des années 1960 : Courrèges, Cardin, Rabanne et l’imaginaire Space Age.
On résume
- Elsa Schiaparelli est l’un des exemples les mieux documentés d’utilisation directe du zodiaque dans la haute couture.
- Sa veste de 1937 réunit notamment les douze glyphes zodiacaux et la Grande Ourse ; sa collection Zodiaque suit en 1938.
- Gabrielle Chanel intègre le Lion, son signe astrologique, à un vocabulaire personnel plus large de symboles et de talismans.
- Christian Dior est documenté comme profondément superstitieux et attaché à la voyance, au trèfle, au muguet et à l’étoile porte-bonheur.
- La mode « spatiale » des années 1960 relève surtout de la conquête de l’espace et du futurisme, pas de l’astrologie.
- Le zodiaque reste efficace dans la mode parce qu’il combine symbole collectif et personnalisation individuelle.
Questions fréquentes sur l’astrologie et la mode
Quels couturiers se sont inspirés de l’astrologie ?
Elsa Schiaparelli est l’un des cas les plus documentés : elle utilise les douze glyphes du zodiaque dès 1937 et présente une collection Zodiaque en 1938. Gabrielle Chanel a également fait de son signe du Lion un symbole personnel durable de la Maison.
Christian Dior croyait-il à l’astrologie ?
Les sources de la Maison documentent surtout sa superstition, ses consultations d’une voyante et son goût pour les porte-bonheur. Cela ne suffit pas à le qualifier d’astrologue. Dior utilisait néanmoins un riche vocabulaire de signes, d’étoiles et de symboles de chance.
Pourquoi Schiaparelli utilisait-elle le zodiaque ?
Son intérêt pour le ciel est lié notamment à son environnement familial et à son oncle Giovanni Schiaparelli, astronome. Elle a mêlé astronomie, astrologie, souvenirs personnels, mythologie et surréalisme dans plusieurs créations.
La mode Space Age des années 1960 est-elle astrologique ?
Pas principalement. Courrèges, Cardin ou Rabanne travaillent surtout l’imaginaire de la conquête spatiale, du futur et des nouveaux matériaux. C’est un univers céleste, mais différent de l’astrologie zodiacale.
Porter son signe astrologique signifie-t-il que l’on croit à l’astrologie ?
Non. Un signe zodiacal peut être porté comme symbole de naissance, souvenir, cadeau, motif esthétique ou objet identitaire. Le sens dépend de la personne qui le porte.
Article publié le 29 septembre 2026 par l’équipe de rédaction astroSpirit.