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Et si la conscience était première ? Hypothèse, débat et limites

Une hypothèse philosophique qui a suscité un vif débat

La question « et si la conscience était fondamentale ? » appartient à un débat philosophique ancien, aujourd’hui exploré sous différentes formes par le panpsychisme, l’idéalisme ou certaines théories de l’information. Elle ne se confond pas avec un résultat établi de la physique ou des neurosciences.

En novembre 2025, Maria Strømme, professeure de science des matériaux à l’Université d’Uppsala, a publié dans AIP Advances un modèle intitulé Universal consciousness as foundational field. Elle y proposait de considérer la conscience comme un champ fondamental dont émergeraient espace, temps et matière.

Mise à jour importante : cet article a été rétracté par AIP Advances en mai 2026 pour des problèmes de validité scientifique. L’éditeur précise que l’opérateur central du modèle ne correspond à aucune quantité mesurable et que les prédictions proposées ne peuvent donc pas être vérifiées ou falsifiées empiriquement. L’Université d’Uppsala a ensuite dépublié l’interview consacrée à cette théorie.

Cette rétractation change le statut du texte, mais elle ne rend pas la question philosophique sans intérêt. Elle permet au contraire de distinguer plus clairement une intuition métaphysique stimulante d’une théorie physique suffisamment définie pour être testée.

À retenir

  • Maria Strømme a proposé en 2025 un modèle où la conscience serait fondamentale et la matière dérivée.
  • L’article a été rétracté par AIP Advances en mai 2026 pour des problèmes de validité scientifique et de falsifiabilité.
  • La rétractation ne tranche pas la question philosophique de la conscience fondamentale, mais elle retire à ce modèle son statut de proposition physique publiée comme valide.
  • Le panpsychisme et l’idéalisme restent des positions philosophiques discutées parmi d’autres dans les sciences et la philosophie de la conscience.
  • Les rapprochements avec Sheldrake, Bohm ou l’IA doivent être lus comme des comparaisons spéculatives, non comme des confirmations expérimentales.

Le mur du « hard problem »

Pour comprendre pourquoi ce type d’hypothèse attire l’attention, il faut revenir au hard problem de la conscience, formulé par le philosophe David Chalmers : comment expliquer le passage entre des processus physiques et l’expérience subjective ? Le problème reste débattu, mais il ne signifie pas que les neurosciences seraient dans une impasse générale.

Les neurosciences ont établi de nombreux liens entre activité cérébrale, perception, mémoire ou prise de décision. Ce qui reste difficile à expliquer est la dimension subjective de l’expérience : pourquoi une activité neuronale s’accompagne-t-elle d’un ressenti particulier ? C’est cette question — philosophique autant que scientifique — que certains modèles tentent d’aborder.

Plusieurs familles d’explications coexistent : physicalisme, émergentisme, théories de l’information intégrée, global workspace, panpsychisme ou idéalisme, entre autres. Aucune ne fait aujourd’hui consensus sur l’ensemble du problème de la conscience.

Strømme a choisi une hypothèse inverse au physicalisme classique : considérer la conscience comme première et la matière comme dérivée. C’est une proposition métaphysique ambitieuse qu’elle a tenté de formaliser mathématiquement. La rétractation de 2026 indique précisément que cette formalisation n’a pas satisfait les critères de validité scientifique de la revue.

Comment le modèle tentait de formaliser cette intuition

Le texte de Strømme cherchait à traduire une intuition métaphysique dans un formalisme empruntant au vocabulaire de la théorie quantique des champs. C’est justement ce passage de l’intuition à la physique testable qui a été contesté lors de la rétractation.

Dans son modèle, trois notions sont distinguées :

  • L’esprit universel (Mind), présenté comme un principe fondamental du modèle.
  • La conscience universelle (Φ), décrite comme un champ fondamental dans le cadre théorique proposé.
  • La pensée universelle (Thought), utilisée comme composante dynamique du modèle.

Strømme interprétait ensuite l’émergence de l’espace, du temps et de la matière comme une rupture de symétrie dans ce champ hypothétique. Cette description appartient au modèle rétracté : elle ne doit pas être lue comme une explication établie du Big Bang ou de la matière.

Quand la physique retrouve ses racines

Je sais ce que vous vous dites. Ça sonne un peu « New Age », non ? Pourtant, c’est tout le contraire. C’est un retour aux sources.

Plusieurs physiciens du XXe siècle ont aussi formulé des réflexions philosophiques sur l’observateur, la connaissance ou la conscience. Une citation souvent attribuée à Max Planck présente la conscience comme fondamentale ; ces propos relèvent toutefois de sa position philosophique et ne constituent pas, à eux seuls, un résultat de la mécanique quantique. Strømme a tenté de donner à une intuition de ce type une forme mathématique, mais la revue a ensuite jugé que le modèle n’était pas suffisamment relié à des quantités mesurables pour être testé.

C’est ce qu’on appelle le panpsychisme. L’idée que l’expérience interne n’est pas un privilège humain, mais une propriété intrinsèque de la nature. Attention, on ne dit pas que votre tasse à café réfléchit au sens de la vie. Mais qu’il y a, même au cœur de l’atome, une forme primitive de « ressenti ».

Des auteurs contemporains comme le neuroscientifique Christof Koch ou le philosophe Philip Goff ont exploré différentes formes de panpsychisme. Cela en fait une position philosophique sérieusement discutée, mais nullement la seule option disponible dans l’étude de la conscience.

Un rapprochement possible avec Sheldrake — pas une validation

Le modèle de Strømme pouvait rappeler, par association d’idées, les hypothèses de Rupert Sheldrake sur la résonance morphique : dans les deux cas, l’information n’est pas pensée comme strictement locale ou réductible aux seuls mécanismes matériels classiques.

Les hypothèses de Sheldrake sur les « champs morphiques » ont été très controversées depuis les années 1980. Elles proposent notamment une forme de mémoire de la nature qui ne correspond pas aux mécanismes admis en biologie contemporaine. Elles n’ont pas acquis le statut de théorie scientifique établie.

On pouvait être tenté de rapprocher le champ Φ proposé par Strømme d’un « substrat » susceptible d’accueillir ce type d’hypothèse. Mais ce rapprochement reste conceptuel. La non-localité en physique quantique ne fournit pas une explication générale de la transmission d’informations psychiques ou biologiques à distance, et le modèle rétracté de Strømme ne valide pas les champs morphiques.

Le parallèle avec Sheldrake, Patrice Van Eersel ou l’ordre implicite de David Bohm peut nourrir une réflexion philosophique sur les modèles du réel. Il ne faut toutefois pas transformer ces ressemblances de vocabulaire ou d’intuition en validation mutuelle.

L’illusion de la séparation

C’est là que la théorie quitte les laboratoires pour venir nous toucher au cœur. Si nous sommes tous des excitations locales d’un même champ unifié, alors l’individualité est une illusion d’optique.

L’image de la vague est la plus parlante. Regardez une vague : elle a une forme, une hauteur, une puissance. Elle semble distincte de la vague d’à côté. Mais elle n’est que de l’eau. Il n’y a pas de rupture entre la vague et l’océan.

L’image du cerveau comme « récepteur » plutôt que producteur de conscience revient régulièrement dans les philosophies non matérialistes. Elle ouvre des questions sur l’identité et la mort, mais ni le modèle rétracté de Strømme ni les connaissances neuroscientifiques actuelles ne permettent d’en déduire que la conscience survit à la mort du cerveau. À ce stade, cette idée reste métaphysique.

Peut-on tester une hypothèse de conscience fondamentale ?

Pour devenir une théorie physique, une hypothèse doit conduire à des prédictions mesurables susceptibles d’être réfutées. Strømme proposait plusieurs pistes expérimentales, mais la rétractation de 2026 conclut précisément que le cœur mathématique du modèle n’était pas relié à une quantité observable de manière suffisamment définie.

Elle évoquait notamment des générateurs de nombres aléatoires et des phénomènes collectifs de conscience. Des projets comme le Global Consciousness Project ont effectivement rapporté certaines corrélations, mais leur interprétation reste controversée et ne constitue pas une démonstration consensuelle d’une influence de l’esprit sur le hasard.

Le texte proposait aussi de rechercher d’éventuelles signatures dans le fond diffus cosmologique. Là encore, aucune signature de ce type n’a été établie, et la rétractation remet en cause la capacité du modèle à formuler ce genre de prédiction de façon testable.

Et si ?

On pourrait se dire que c’est un débat d’intellectuels. Qu’est-ce que ça change pour nous, lundi matin, en allant au travail ?

Les conséquences dépendent surtout de la position philosophique que l’on adopte.

L’intelligence artificielle rend ce débat particulièrement concret : une machine suffisamment complexe pourrait-elle devenir consciente, ou la conscience exige-t-elle autre chose que le traitement de l’information ? Les différentes théories de la conscience donnent des réponses très différentes. Le modèle de Strømme proposait une lecture particulière, mais sa rétractation ne permet pas de l’utiliser comme argument scientifique en faveur ou contre une conscience artificielle.

Sur le plan éthique, les philosophies de l’interdépendance peuvent encourager une relation moins séparée aux autres et à la nature. Mais cette conclusion morale n’a pas besoin d’être présentée comme une « loi physique » : elle relève d’un choix philosophique et d’une manière de penser notre appartenance au vivant.

Le débat sur la conscience reste profondément ouvert. La rétractation du modèle de Strømme rappelle qu’une idée peut être stimulante sur le plan philosophique tout en échouant à satisfaire les critères d’une théorie physique testable. Cette distinction n’appauvrit pas la discussion ; elle la rend plus précise.

Nous pouvons donc continuer à explorer l’hypothèse d’un univers où la conscience occuperait une place plus fondamentale, à condition de distinguer clairement ce qui relève de la philosophie, des résultats expérimentaux et des modèles spéculatifs. Pour prolonger cette réflexion, voir aussi Le Soleil est-il conscient ? et notre dossier sur physique quantique et spiritualité.

Les images de la vague et de l’océan restent de puissantes métaphores spirituelles de l’interdépendance. Elles peuvent nourrir la réflexion sans avoir besoin d’être transformées en conclusion scientifique.

Article révisé le 25 septembre 2026 par l’équipe de rédaction astroSpirit.

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