L’astrologie est bien présente dans le Livre Rouge de Carl Gustav Jung, mais pas sous la forme d’un manuel d’interprétation. Vous n’y trouverez ni méthode pour dresser un thème natal, ni liste de significations des maisons, ni technique de prévision. En revanche, le Soleil, la Lune, Saturne, les images planétaires et plus largement une représentation cosmique de la psyché traversent profondément l’univers du Liber Novus.
C’est précisément ce qui rend le livre intéressant pour qui s’interroge sur les rapports entre Jung et l’astrologie. Ici, les astres ne servent pas d’abord à « prévoir ». Ils deviennent des images avec lesquelles penser une expérience intérieure.
Qu’est-ce que le Livre Rouge de Jung ?
Le Liber Novus, aujourd’hui connu sous le titre Le Livre Rouge, prend naissance dans la période que Jung appellera plus tard sa « confrontation avec l’inconscient ». À partir de l’hiver 1913, il laisse volontairement se développer des fantasmes, visions et dialogues intérieurs qu’il consigne d’abord dans ses Black Books.
La Philemon Foundation, qui supervise l’édition savante de nombreux textes de Jung, précise que ces carnets ne doivent pas être compris comme de simples journaux intimes. Ils constituent les traces d’une véritable auto-expérimentation psychologique. Jung en reprend ensuite une partie, la réécrit, la commente et la met en scène dans un grand volume calligraphié et peint auquel il travaille pendant de nombreuses années.
Le livre restera inédit de son vivant. L’édition savante dirigée par Sonu Shamdasani paraît en 2009, près d’un demi-siècle après la mort de Jung. La version française est publiée en 2011.
Le thème général du livre est immense : comment retrouver une âme perdue, affronter des figures intérieures, traverser une crise spirituelle et élaborer une nouvelle vision de soi et du monde. La Philemon Foundation parle à ce propos d’une cosmologie psychologique et théologique.
Alors, où se trouve l’astrologie dans le Liber Novus ?
Elle apparaît surtout comme un langage symbolique. Jung connaissait déjà l’astrologie et continuera à l’étudier pendant plusieurs décennies. Dans le Liber Novus, certaines images planétaires lui fournissent une manière de donner forme à ce qu’il rencontre dans son monde intérieur.
L’analyste jungienne et historienne de l’astrologie Liz Greene a consacré un ouvrage entier à cette question : The Astrological World of Jung’s Liber Novus. Son travail montre que les motifs martiens, solaires, lunaires et saturniens ne sont pas de simples décorations ajoutées après coup. Ils participent à la manière dont Jung tente de comprendre la portée personnelle et collective de ses visions.
| Motif étudié par Liz Greene | Question symbolique possible |
|---|---|
| Mars et les motifs martiens | conflit, combat, confrontation, action |
| Le « Soleil spirituel central » | centre, lumière, totalité, orientation intérieure |
| La Lune, l’anima et le serpent | féminin intérieur, relation à l’inconscient, transformation |
| Saturne et l’ermitage | solitude, limite, retrait, confrontation à soi |
| Les images cosmiques | comment relier expérience individuelle et ordre plus vaste |
Il faut toutefois lire ce tableau avec prudence : ce ne sont pas des « définitions astrologiques données par Jung ». Ce sont des motifs que Greene analyse dans leur contexte historique, mythologique et psychologique.
Le Soleil du Livre Rouge est-il le Soleil d’un thème astral ?
Pas automatiquement. C’est l’un des pièges les plus faciles.
Une image solaire peut mobiliser plusieurs traditions à la fois : mythologie, religion, alchimie, astrologie, philosophie et expérience personnelle. Chez Jung, un symbole n’a généralement pas une seule traduction fixe.
Le Soleil peut par exemple évoquer le centre, la lumière, la totalité ou une puissance organisatrice. Un astrologue pourra reconnaître des résonances avec le symbolisme solaire traditionnel, mais il serait excessif de transformer chaque apparition du Soleil dans le Liber Novus en commentaire sur la position astrologique du Soleil natal de Jung.
C’est précisément ce qui distingue la méthode symbolique jungienne d’un dictionnaire : une image reste ouverte tant qu’on n’a pas examiné son contexte.
La Lune : féminin intérieur, anima et transformation
La Lune occupe elle aussi une place importante dans l’univers symbolique étudié par Greene. Elle est mise en relation avec l’anima, notion qui désigne chez Jung certaines dimensions féminines de la psyché masculine dans le vocabulaire de son époque.
La présence du serpent, de la Lune et de figures féminines dans les visions de Jung forme un réseau symbolique complexe. Il ne s’agit pas de dire simplement « Lune = émotion » comme dans une introduction à l’astrologie. La Lune entre ici dans une dramaturgie intérieure où se croisent désir, peur, altérité, transformation et relation à ce qui échappe au contrôle du moi conscient.
C’est cette profondeur qui rend le Liber Novus difficile mais fascinant : un symbole astrologique peut être reconnaissable sans jamais se réduire à sa signification la plus courante.
Pourquoi Saturne apparaît-il dans un livre sur la psyché ?
Saturne constitue l’un des exemples les plus éclairants. Dans l’étude de Liz Greene, plusieurs chapitres sont consacrés à Saturne, à l’ermitage, aux solitaires et à la figure du « daimon personnel ».
Le rapprochement devient compréhensible lorsqu’on se rappelle le vieux symbolisme de Saturne : temps, limite, mélancolie, retrait, solitude, discipline. Mais le Liber Novus ne propose pas une interprétation astrologique de Saturne « en signe » ou « en maison ». Jung rencontre plutôt des situations psychiques que le vieux langage saturnien aide à nommer.
C’est peut-être l’une des meilleures manières de comprendre la place de l’astrologie chez lui : elle lui fournit un vocabulaire ancien pour penser des expériences psychiques nouvelles.
Les images astrologiques sont-elles seulement des métaphores ?
Chez Jung, la réponse n’est jamais complètement simple.
Réduire ces images à de simples métaphores littéraires serait probablement insuffisant. Jung prend les symboles très au sérieux parce qu’ils organisent réellement l’expérience psychique. Une image rencontrée dans un rêve ou une imagination active peut modifier la manière dont une personne comprend un conflit ou une transformation intérieure.
Mais cela ne signifie pas pour autant qu’il faille attribuer à chaque planète une action physique directe sur la psyché. Dans ses travaux ultérieurs sur l’astrologie, Jung cherchera justement d’autres manières de penser les correspondances, notamment à travers la synchronicité et la notion de qualité du temps.
Le Liber Novus se situe en amont de cette formulation théorique. Il permet de voir le terrain symbolique dans lequel ces questions vont progressivement prendre forme.
Du Livre Rouge aux archétypes et à l’individuation
L’importance du Liber Novus dépasse largement l’astrologie. La Philemon Foundation considère cette période comme centrale dans l’élaboration des grandes notions de Jung : archétypes, inconscient collectif et individuation.
Le livre nous permet donc d’observer un moment très particulier : celui où des expériences visionnaires commencent à devenir des concepts psychologiques.
Un personnage intérieur n’est pas encore un « archétype » défini dans un traité. Une expérience de transformation n’est pas encore une théorie complète de l’individuation. De la même manière, une image planétaire n’est pas encore une théorie jungienne de l’astrologie.
C’est justement ce qui rend la lecture précieuse. On voit la pensée se former avant qu’elle ne devienne vocabulaire technique.
Pour approfondir cette dimension, notre article sur les archétypes en astrologie explique comment distinguer les concepts jungiens de leurs développements astrologiques ultérieurs.
Peut-on déjà parler de synchronicité dans le Livre Rouge ?
Avec prudence. Jung ne formulera sa théorie de la synchronicité que bien plus tard. Il serait donc anachronique de présenter chaque vision du Liber Novus comme une « synchronicité ».
Mais le problème qui rendra cette notion nécessaire est déjà perceptible : comment comprendre qu’une expérience intérieure puisse sembler correspondre à une image extérieure, mythologique ou cosmique sans que l’une cause mécaniquement l’autre ?
Dans les décennies suivantes, Jung cherchera précisément à penser ces coïncidences de sens. L’astrologie deviendra alors l’un des terrains où il teste cette question, notamment dans son expérience sur les horoscopes de couples mariés.
Notre dossier Carl Jung et l’astrologie : ce qu’il a réellement écrit, utilisé et expérimenté revient en détail sur cette évolution.
Le Livre Rouge est-il un ouvrage d’astrologie ?
Non, et cette précision est importante.
Le Liber Novus est avant tout le récit élaboré d’une expérience intérieure et d’un travail de transformation psychique. L’astrologie y participe parmi d’autres langages : christianisme, gnosticisme, mythologie classique, alchimie, philosophie, littérature et traditions ésotériques.
Liz Greene montre néanmoins qu’on comprend moins bien certaines images du livre si l’on ignore la culture astrologique de Jung. Autrement dit, l’astrologie n’explique pas tout le Liber Novus, mais elle fait partie de sa grammaire symbolique.
| Le Livre Rouge n’est pas… | Mais il permet d’observer… |
|---|---|
| un manuel d’astrologie | comment Jung utilise des images planétaires |
| une méthode de thème natal | comment un symbole cosmique devient matière psychique |
| une démonstration de la synchronicité | le terrain intellectuel qui rendra cette idée pensable |
| un dictionnaire d’archétypes | des figures et motifs avant leur formalisation théorique |
| une preuve d’une influence physique des astres | la recherche d’un rapport entre monde intérieur et ordre cosmique |
Pourquoi ce livre change notre lecture de Jung et de l’astrologie
Avant la publication du Liber Novus, on pouvait lire les écrits tardifs de Jung sur l’astrologie, la synchronicité ou l’alchimie comme des constructions essentiellement théoriques.
Le Livre Rouge montre que certaines de ces idées ont aussi une histoire personnelle. Jung ne s’est pas d’abord assis à son bureau pour inventer une théorie des archétypes. Il a travaillé pendant des années avec des images qui lui semblaient posséder leur propre autonomie et qui l’obligeaient à chercher de nouveaux concepts.
C’est là que l’astrologie prend une place particulièrement intéressante. Elle lui offre un langage vieux de plusieurs siècles pour parler de puissances, de cycles et de figures psychiques sans les réduire immédiatement à des catégories rationnelles.
Le regard astroSpirit
Le plus intéressant serait peut-être de ne pas demander au Livre Rouge s’il « confirme » l’astrologie.
La question que pose Jung est plus profonde : pourquoi certaines images du ciel continuent-elles à nous parler intérieurement ?
Pourquoi le Soleil peut-il devenir une image de centre ? Pourquoi Saturne peut-il parler de solitude et de temps ? Pourquoi la Lune peut-elle entrer dans des récits de transformation intérieure ?
Ces correspondances peuvent être lues astrologiquement, mythologiquement ou psychologiquement. Jung nous invite surtout à ne pas les aplatir trop vite.
Et vous, lorsque vous rencontrez une image astrologique forte dans un rêve, un texte ou un thème natal, cherchez-vous d’abord sa « définition », ou vous demandez-vous ce qu’elle évoque dans votre propre expérience ?
Pour aller plus loin
- C. G. Jung, The Red Book: Liber Novus — présentation de l’édition savante par la Philemon Foundation.
- The Black Books 1913–1932 — les carnets d’auto-expérimentation dont une partie nourrit le Liber Novus.
- Liz Greene, The Astrological World of Jung’s Liber Novus — l’étude la plus directement consacrée à l’univers astrologique du livre.
- Sanford L. Drob, Reading the Red Book — guide de lecture consacré à la structure et aux thèmes du Liber Novus.
- Carl Jung et l’astrologie — pour replacer le Livre Rouge dans l’ensemble de son rapport à l’astrologie.
On résume
- L’astrologie est réellement présente dans le Livre Rouge, mais le livre n’est pas un manuel astrologique.
- Jung utilise des images planétaires pour donner forme à certaines expériences intérieures.
- Liz Greene documente notamment des motifs martiens, solaires, lunaires et saturniens.
- Ces symboles ne doivent pas être réduits à des définitions astrologiques simples.
- Le Liber Novus permet d’observer la genèse de plusieurs idées qui deviendront centrales chez Jung : archétypes, individuation et relation entre psyché et monde.
- La synchronicité n’y est pas encore une théorie constituée, mais certaines des questions qui y conduiront sont déjà présentes.
Questions fréquentes sur le Livre Rouge de Jung et l’astrologie
Le Livre Rouge de Jung parle-t-il d’astrologie ?
Il contient de nombreux motifs et images que l’on peut replacer dans l’univers astrologique de Jung, mais il ne propose pas de méthode d’interprétation astrologique au sens d’un manuel.
Quelles planètes apparaissent dans l’analyse astrologique du Liber Novus ?
Les travaux de Liz Greene mettent notamment en évidence des motifs liés à Mars, au Soleil, à la Lune et à Saturne, replacés dans leur contexte mythologique et psychologique.
Le Livre Rouge contient-il déjà la théorie de la synchronicité ?
Non. Jung formulera la synchronicité bien plus tard. Mais le Livre Rouge contient déjà des interrogations sur les relations entre expérience intérieure, symbole et monde extérieur qui aideront à comprendre l’évolution de sa pensée.
Le Livre Rouge est-il autobiographique ?
Il part d’expériences personnelles de Jung, mais la Philemon Foundation le présente comme le résultat d’une auto-expérimentation psychologique et d’un travail d’élaboration, plutôt que comme un simple journal intime.
Quel livre lire pour étudier précisément l’astrologie dans le Liber Novus ?
The Astrological World of Jung’s Liber Novus de Liz Greene est l’étude la plus directement consacrée à cette question.
Article révisé le 28 septembre 2026 par l’équipe de rédaction astroSpirit.